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Chant d’angoisse

jeudi 1er juillet 1982, par Jacques Huybrechts

- mouvement symphonique -1930

On ne sait ni où, quand, ni comment Albert HUYBRECHTS découvrit Léon Bloy et pourquoi il a cru et écrit que son œuvre, qu’il intitule CHANT D’ANGOISSE, était tirée du roman « LE DÉSESPÉRÉ ».
En effet, une épigraphe écrite sur la partition et qui donne à l’oeuvre tout son sens est tirée des premières lignes de la page extraordinaire qui termine le « MENDIANT INGRAT » - Journal de Bloy - II 1892-1895.
Voici cette épigraphe :

« Il faut qu’il tombe, le misérable !
Rien ne le sauverait, car Dieu lui-même veut qu’il tombe.
Vainement, il essaye de se cramponner aux cieux.
Les frissonnantes étoiles se sont reculées.
 »

L’absence de référence et de rapports avec l’actualité, son langage tour à tour vociférant et séraphique et jusqu’à son titre malheureux, tout dans cette œuvre est encore un défi au public de nos jours. Il est certain qu’elle correspondait encore beaucoup moins aux tendances de son époque (1930). C’était une attaque sans avertissement, une agression et dans un sens profond un acte anti-esthétique dans l’optique d’alors. Par contre, les moyens d’expression étaient d’une modernité telle qu’ils brouillaient définitivement les cartes.
Tout cela ne fut évidemment ressenti que fort obscurément, personne ne sachant encore à l’heure actuelle de quoi il s’agit exactement. Et de quoi s’agit-il, enfin ?
D’abord il faut avouer que le titre, bien que criant de vérité, est une grave erreur et a mis en tête des idées les plus fausses. Un titre malheureux, une épigraphe dépourvue de commentaire et d’origine erronée, on fait voir dans cette œuvre une confession amère et désespérée. Il n’en est heureusement rien. Si on l’envisage comme simple « mouvement symphonique », comme l’a d’ailleurs sous-titré l’auteur, on est tout de suite frappé par la tyrannie structurale, par une symétrie de polyptyque qui va à l’encontre de toute divagation sentimentale. Il adopte une construction AB’CB’’CA en volets nettement séparés, où A est le cadre, B’ et B’’ les moments actifs et C des interventions suspensives disposées symétriquement et invariables. Le choix d’une telle construction aurait déjà dû, à lui seul, nous éclairer mieux sur les intentions réelles de l’auteur.

Il est certain que le « CHANT D’ANGOISSE » est passible des circonstances aggravantes de la préméditation. Il est l’aboutissement d’un débat intérieur et constitue une inexcusable prise de position. Bien que l’auteur n’ait jamais expliqué ce qu’il avait voulu dire, voici comment on peut interpréter le déroulement de l’œuvre :
Séquence A

Cela commence par un cantique, lent et grave, chanté d’abord par les cordes en sourdine, puis repris et développé en tutti par l’orchestre.
Séquence B’

Brusquement, presque sans transition, en larges mouvements, avec des heurts sauvages, éclate la supplication de l’âme dont parle le psalmiste.
La clameur s’enfle, martèle les cieux et s’y répercute sans fin. Mais les échos grondeurs qui semblaient devoir ébranler l’univers se perdent dans le néant où s’obstine une longue plainte.
Séquence C

Alors une trompette, embouchée semble-t-il par un ange, énonce une vérité que le monde ne connaît pas.
Séquence B’’

A peine s’est-elle tue que la déprécation reprend, elle se déchaîne en hurlant son défi à la face de l’univers. Mais tout est vain et bientôt c’est la chute vertigineuse au fond du gouffre. Seule dans le vide immense, une flûte, voix même de la douleur, module et tremble. On pourrait croire que tout est perdu sans recours.
Séquence C

Mais le chant de la trompette s’élève à nouveau attestant l’immuable vérité contre laquelle le monde ne pourra prévaloir.
Séquence A

Le cantique reparaît pour conclure avec la variation du violon qui dit l’extase des séraphins. Il reste pour finir une paix profonde traduite par la très lointaine double tierce des cors.

Certes cela n’est pas gai, mais on est très loin d’une vision des choses pessimiste voire morbide.
L’ensemble fait plutôt penser à des figurations inouïes formant un de ces retables, comme on les imaginait jadis, pour l’exaltation de la Foi et le salut des âmes.
Ce n’est pas pour rien que le « CHANT D’ANGOISSE » s’ouvre et se referme sur un cantique solennel .
Et, après les moments atroces, la voix angélique devient aussi nécessaire que ces coins de ciel entrouverts par lesquels les maîtres d’autrefois parvenaient à rendre supportable la vue des suppliciés. Le « CHANT D’ANGOISSE » est certainement un chef-d’œuvre, mais c’est un chef-d’œuvre potentiel.
Il lui faut un public et ce public n’existe pas.
Comme il est acquis qu’Albert HUYBRECHTS c’est le « CHANT D’ANGOISSE », peut-être cela suffira-t-il à rendre célèbre, par son seul titre et sans commentaires, ce court mouvement symphonique, même si on ne l’entend jamais. [1]

Jacques A. HUYBRECHTS